DIVERS - Fan fiction

Les forceurs de blocus 1 : Horizon

Synopsis :


Année 2533. Depuis de nombreuses années, les Rebelles occupent la planÚte Horizon dans le SystÚme Pygmalion. Par mesure de représailles, l'UNSC a rapidement mit en place un blocus commercial autour de la planÚte. Mais la guerre contre les Covenants est trop pressante, et l'UNSC ne peut plus se permettre de garder le moindre vaisseau de combat en réserve.

Le Haut Commandement décide alors d'envoyer une équipe de Spartans sur Horizon dans le but de capturer Irving Frost, le chef des Rebelles. Sa capture assurera obligatoirement la fin du blocus engagé. Mais une fois les Spartans sur place et Frost sous leur garde, les Covenants font leur apparition.

La donne a changé. Spartans et Rebelles doivent alors s'allier afin de faire évacuer les civils le plus rapidement possibles...

"Je crois qu'il faut presque toujours un coup de folie pour bĂątir un destin."

Marguerite Yourcenar


PROLOGUE : Reminiscence

1548 heures, 11 octobre 2583 (Calendrier Militaire) / Systùme Pygmalion, planùte Horizon. ruines d’Etretat.


Etretat avait cesser d’exister. Cinquante ans s’étaient Ă©coulĂ©es depuis la brutale attaque des Covenants, et les interminables forĂȘts blanches qui jadis parsemaient le sud du Continent MĂ©ridional envahissaient Ă  prĂ©sent les ruines. La croissance vĂ©gĂ©tale d’Horizon Ă©tait particuliĂšrement rapide sur cette planĂšte, ce qui avait Ă©tĂ© la raison principale de son intĂ©rĂȘt commercial avant sa destruction. Les enceintes dĂ©truites s’étaient effondrĂ©es et avaient Ă©tĂ© englouties par la mousses et les fougĂšres brunes et luisantes d’humiditĂ© sous lesquelles disparaissaient le sol de la forĂȘt. Seuls des bribes dĂ©labrĂ©es qui avaient Ă©tĂ© autrefois de hauts immeubles se dressaient dĂ©sormais comme autant de dents branlantes et pourrissantes au milieu des arbres environnĂ©s de brume, gardiens et tĂ©moins silencieux de l’endroit oĂč se trouvait auparavant Etretat. Une neige dĂ©trempĂ©e enveloppait les ruines noyĂ©es dans le bouillard, et des ruisselets d’eau couraient telles des larmes sur la face des antiques pierres.

Henry Gray dĂ©ambulait tout seul dans les artĂšres de la ville morte envahie par les arbres et la neige, serrant Ă©troitement autour de lui son Ă©pais manteau sombre en laine, ruminant des pensĂ©es aussi noires que les pierres suintantes qui l’entouraient. Sa maison au nord d’Etretat, avec son jardin aux innombrables fleurs Ă©tincelantes au soleil, Ă©tait maintenant tellement loin dans ses souvenirs qu’elle lui donnait l’impression de se perdre dans une sorte de brume qui se dĂ©robait devant lui, et il avait le cƓur serrĂ© par une nostalgie dĂ©sespĂ©rante. Quels que soient ses efforts pour les retenir, les dĂ©tails lui Ă©chappaient. Les odeurs dĂ©lectables de la cuisine de sa femme Jessica n’étaient plus qu’un souvenir sans saveur, le tintement des marteaux lors de la construction de sa maison s’évanouissait comme se meurt l’écho du dernier coup de cloche, et les visages clairs et nets de ses amis se troublaient dans sa mĂ©moire. Tant de personnes Ă©taient mortes qu’il se sentait partir Ă  la dĂ©rive et, quoi qu’il fĂźt, il n’avait aucune prise sur tout ceci.

Cependant, Henry Gray ne pourrait jamais oublier le doux visage de sa femme, ses longs cheveux roux tressĂ©s, sa peau blanche comme l’écume des vague, son sourire Ă  l’éclat Ă©vanescent. A chaque fois qu’il l’avait regardĂ©, son regard plongeait dans l’abĂźme de ses yeux verts Ă©meraude. Et dĂšs qu’il s’était senti faible ou bien dĂ©moralisĂ©, elle l’avait prit dans ses bras, lui avait murmurĂ© de tendres paroles Ă  l’oreille avant de l’embrasser.

Jessica avait trouvĂ© la mort peu de temps avant l’attaque des Covenants. Un chauffard l’avait renversĂ© alors qu’elle traversait la rue. Ce jour lĂ , Henry Gray l’avait presque complĂštement oubliĂ©, seuls quelques vagues scĂšnes ineptes lui revenaient. Des moments qui avaient suivis il n’avait rien gardĂ© en mĂ©moire, comme si cette douleur insoutenable avait tout fait pour n’avoir jamais existĂ© Il se souvenait pourtant d’une chose, ou plutĂŽt d’une pensĂ©e bien prĂ©cise. Alors que l’on descendait le cercueil de sa femme sous terre, il s’était dit entre deux larmes que sa vie ne pourrait jamais ĂȘtre pire qu’à cet instant.

Il s’était trompĂ©.

Son fils David avait quittĂ© Horizon le lendemain de l’enterrement, sans un mot, sans un adieu. Et depuis ce jour, Henry Gray n’avait jamais revu son fils. Il le savait loin de sa planĂšte, loin de tout ce qui avait Ă©tĂ© sa vie avant la mort tragique de sa mĂšre. Henry Gray avait essayĂ© plusieurs fois de reprendre contact avec son fils, mais sans succĂšs.

Rien n’était plus comme avant, c’était lĂ  tout le problĂšme. L’armature de sa vie, l’assise sur lequel son enfance et sa vie avaient Ă©tĂ© bĂątis s’était dĂ©finitivement volatilisĂ©e Ă  l’instant oĂč les Covenants s’étaient montrĂ©s dans le ciel d’Horizon. Et s’il avait plus que partiellement oubliĂ© sa vie d’avant la guerre, il vivrait Ă  jamais avec le souvenir effroyable de cette semaine de chaos passĂ©e Ă  Etretat, le champ de bataille qui avait gangrĂ©nĂ© toute la ville heure aprĂšs heure, les monstres de morts qui avaient arrachĂ© tant de vies dans un terrible fracas et avec une facilitĂ© ravageuse. Pour lui, le souvenir de cette terrible semaine Ă©tait bien plus que cela
 c’était sa vie, pour ainsi dire, le seul vrai souvenir de son passĂ© encore parfaitement intact.

Henry Gray traversa ce qui restait de l’avenue principale et arriva Ă  l’entrĂ©e de la ville. L’arche mĂ©tallique qui autrefois l’avait surplombĂ© n’était plus qu’un amas de tĂŽles rouillĂ©es gisant sur un sol de verdure blanchĂątre. Tout autour, de rares maisons Ă©taient encore debout, certaines presque miraculeusement encore intact.

Il sourit.

MalgrĂ© toute l’horreur et la mort qu’avait connue cette ville, il lui restait encore un semblant de charme, aussi surprenant cela soit-il. Henry Gray sortit des ruines de la ville et se dirigea tranquillement vers le sud en suivant ce qui restait de l’ancienne route. Un lit de feuilles et de branches cassĂ©es la recouvraient et, en-dessous, il pouvait encore distinguer le bitume sombre et granuleux par moment. Il fut surpris de voir Ă  quel point la forĂȘt du sud avait gagnĂ© en taille pour se rapprocher d’Etretat, et pour finalement commencer Ă  s’épanouir Ă  l’intĂ©rieure de ses restes. Elle avait Ă©galement gagnĂ© en densitĂ©, et l’espace entre les arbres devenait de plus en plus restreint au fur et Ă  mesure qu’il s’y enfonçait.

MalgrĂ© son Ăąge, Henry Gray parcourut allĂšgrement les sentiers naturels qui s’entrelaçaient dans la forĂȘt. A l’abris du feuillage, l’air devint plus frais, plus humide. Il aimait cela. De temps en temps, il entendait des bruits fugaces et lointains d’animaux qui s’évaporaient presque aussitĂŽt
 la nature semblait reprendre tranquillement ses droits.

AprĂšs une demi heure d’un marche lente mais dĂ©terminĂ©e, il arriva sur la colline aux Milles Morts. Tel Ă©tait le nom funeste que les rares survivants de l’holocauste avaient donnĂ© Ă  cet endroit.

Étrangement, il y avait pas d’arbres sur cette colline, juste de l’herbe grasse et, au sommet, un monument aux morts Ă©rigĂ© ici quelques annĂ©es aprĂšs la fin de la guerre contre les Covenants. Henry Gray se souvenait de la cĂ©rĂ©monie comme si elle avait eu lieu le jour passĂ©. Mais ce n’était pas un bon souvenir, loin de lĂ . Il dĂ©cida alors de la chasser aussitĂŽt de ses pensĂ©es.

Le monument aux morts Ă©tait un grand obĂ©lisque pointant Ă  son sommet une flĂšche qui se scindait en trois petites pointes. Sur l’obĂ©lisque, l’érosion du temps avait entamĂ© la pierre et avait effacĂ© certains noms gravĂ©s dessus. A ses pieds gisaient les sculptures de trois cadavres de soldats, morts l’arme Ă  la main en une expression faciale monstrueusement fausse : ils semblaient apaisĂ©s, presque victorieux. Henry Gray s’approcha un peu plus de l’obĂ©lisque et entreprit de lire les noms qui y avait Ă©tĂ© gravĂ©. Lentement, ses yeux fatiguĂ©s passĂšrent d’un nom Ă  l’autre, cherchant un quelconque souvenir Ă  leur lecture.

Mais rien ne se passa.

Sur la troisiùme face du monument aux morts, Henry Gray trouva enfin le nom qu’il cherchait : le sien.

Il se recula et passa sa main dĂ©charnĂ©e dans ses cheveux blancs en s’asseyant au pied de l’obĂ©lisque.

Puis il pleura autant qu’il le pouvait, sans retenu.

Simon Dekker, son ami de toujours et avec qui il avait partagĂ© les tous derniers souvenirs de ce combat, s’était paisiblement Ă©teint sur Terre auprĂšs de sa famille il y avait deux semaines. Henry Gray Ă©tait dĂ©sormais seul. De tous les soldats ayant fiĂšrement combattu durant l’effroyable bataille d’Etretat, il en Ă©tait le dernier reprĂ©sentant.

Et jamais il n’oublierait.


CHAPITRE 1 : Ce que Horizon nous apportait


1. L'arrivée

Au dĂ©but, c’était formidable. Les gens Ă©taient bien. La colonisation de Horizon s’était faite en seulement quelques annĂ©es, alors qu’il fallait en gĂ©nĂ©ral deux voire trois dĂ©cennies avant qu’une colonie soit parfaitement opĂ©rationnelle et une centaine d’annĂ©e avant que la planĂšte soit entiĂšrement colonisĂ©e. De tout temps, le bouche Ă  oreille Ă©tait le moyen de communication le plus rapide, et mĂȘme en ces temps de dispersion entre diffĂ©rents systĂšmes solaires, il semblait braver le vide stellaire avec une redoutable efficacitĂ©. Il n’avait donc pas fallu longtemps avant que tout le monde entende parler de ce nouveau petit coin de paradis qu’était Horizon.

A ce moment lĂ , on avait l’impression de revivre la conquĂȘte de l’Ouest amĂ©ricain Ă  la fin du XIXe siĂšcle ; le dĂ©sert, les Indiens, les chevaux et les cow-boy en moins. Enfin pas tout Ă  fait. L’excitation de l’aventure nouvelle, inconnue et peut-ĂȘtre mĂȘme dangereuse, poussait en permanence de nombreuses personnes Ă  partir s’installer sur les nouvelles colonies dĂ©couvertes. Mais cette fois-ci, pour Horizon, la soif d’aventure battait son plein, et personne ne savait vĂ©ritablement pourquoi. On n’avait jamais vu autant de gens se prĂ©cipiter littĂ©ralement vers le minuscule SystĂšme Pygmalion et sa seule planĂšte habitable. Ils emportaient tout ce qu’ils pouvaient avec eux, certains trimballaient leur vie entiĂšre dans des valises, d’autres emportaient seulement ce qu’ils avaient sur les Ă©paules. Ils ne savaient pas vraiment oĂč ils allaient, ils ne savaient pas vraiment ce qui les attendait sur Horizon, mais l’aventure
 Ah, l’aventure ! Qu’on mette ce mot Ă  toutes les sauces, il gardera toujours une valeur universelle que chacun peut parfaitement comprendre. Alors oui, tous ces gens Ă©taient en quelques sortes des pionniers, les cow-boy du Far West, les voitures et les vaisseaux spatiaux Ă©taient les chevaux et les diligences, les nouvelles formes de vie Ă©taient les Indiens, et le vide sidĂ©ral qui sĂ©pare les planĂštes Ă©taient le dĂ©sert.

Ainsi donc, les colons se massaient dans les vaisseaux spatiaux, dĂ©sireux de se diriger vers ce nouvel « horizon », tel Ă©tait le slogan clamĂ© par l’UNSC au dĂ©but de la campagne de colonisation. De fait, le nom de cette nouvelle colonie fut vite trouvĂ©. Une fois sur place et aprĂšs avoir dĂ©barquĂ© plus vite qu’ils n’avaient embarquĂ©, ces « cow-boy » de l’espace s’éparpillaient Ă  travers les continents Ă  la recherche de leur petit coin de paradis au milieu de cet immense paradis. Rapidement, la population atteignit ses quotas, et les autoritĂ©s de l’UNSC durent freiner les ardeurs de ceux qui avaient dĂ©jĂ  un train de retard et qui n’avaient pas encore touchĂ© cet Eden des doigts de pied.

Quelques annĂ©es plus tard, un autre systĂšme stellaire habitable fut dĂ©couvert un peu plus loin que Pygmalion. Bonne nouvelle. L’excitation battait de nouveau son plein. Tout le monde changea de cap. Roulement de tambour. Rideau.


2. Dixit les hommes de science

Il existe deux sortes de planĂštes colonisables : celles nĂ©cessitant une biosphĂ©risation, autrement dit une transformation de tout ou d’une partie d'une planĂšte afin de crĂ©er des conditions de vie semblables Ă  celles de la biosphĂšre terrestre en vue de reconstituer un environnement oĂč l'ĂȘtre humain puisse habiter durablement, et celles qui possĂšdent dĂ©jĂ  une biosphĂšre similaire Ă  la Terre et qui ne demandent qu’à recevoir de nouveaux invitĂ©s. Horizon Ă©tait de celles-lĂ  ; certains la considĂ©raient comme la petite sƓur de la Terre, la « petit Terre ». Terme qu’on avait dĂ©jĂ  employĂ© lors de la dĂ©couverte de Reach.

Mais pour d’autres, ce concept prenait une ampleur philosophique aux limites du mysticisme. Ils voyaient en Horizon un signe de la providence, une seconde chance, celle qui permettrait - ou promettait - de nous racheter des fautes commises contre l’hypothĂšse biogĂ©ochimique terrestre de Gaia.

Sans aller aussi loin, l’UNSC - et le peuple de maniĂšre gĂ©nĂ©rale - avait conscience que Horizon devait ĂȘtre protĂ©gĂ© de la pollution humaine, de ne pas l’empoisonner par un excĂšs d’industrie et d’exploitation de ses ressources naturelles. PrĂ©server et respecter l’équilibre naturel Ă©taient les maĂźtres mots de cette colonisation.

Ainsi, lorsqu’une nouvelle planĂšte potentiellement habitable et ne nĂ©cessitant aucune biosphĂ©risation Ă©tait dĂ©couverte, elle passait entre les mains de tous les scientifiques possibles et imaginables. Ils en Ă©tudiaient la faune et la flore pour en rĂ©pertorier toutes les nouvelles espĂšces animales et vĂ©gĂ©tales, les sols et leurs constitutions minĂ©rales, la composition atmosphĂ©rique et les possibles risques de contaminations virales. Ils observaient Ă©galement des Ă©lĂ©ments moins Ă©vidents, comme les zones Ă  risque pour les tempĂȘtes, les crues, les incendies, mais aussi l’activitĂ© et le dĂ©placement des plaques tectoniques ainsi que les activitĂ©s volcaniques et sismiques. Oui, rien n’échappait - ou presque - aux examens minutieux de tous ces hommes de science.

Ce n’était donc qu’une fois les rĂ©sultats dĂ©voilĂ©s et les examens passĂ©s haut la main qu’une planĂšte pouvait ĂȘtre colonisĂ©e. L’aventure pouvait enfin commencer.

La premiĂšre Ă©tape Ă©tait d’installer un premier gouvernement et une capitale avec son emplacement, son nom, sa taille, et son ascenseur orbital.

Pour Horizon, la capitale Etretat trouva son nom grĂące au premier maire choisit par on ne sait qui. Il s’appelait Philippe Ancel, un français originaire de Normandie. C’était un homme instruit qui avait passĂ© sa vie dans les bibliothĂšques et les musĂ©es, le nez plongĂ© dans les vieilleries de la civilisation humaine. La blancheur de sa peau flĂ©trit pouvait en tĂ©moigner. « Il faut avoir admirĂ© la beautĂ© des falaises d’Etretat au moins une fois dans sa vie pour comprendre que son nom ne pourra plus vous quitter. Ce n’est qu’à ce moment prĂ©cis que nous pouvons comprendre que ce nom est en tout point parfait pour dĂ©signer le centre d’une planĂšte aussi paradisiaque », avait-il proclamĂ© lors de sa cĂ©rĂ©monie de nomination. Toutes les personnes prĂ©sentes dans l’assemblĂ©e avaient inclinĂ© la tĂȘte en applaudissant, et aucune d’elles ne savait prĂ©cisĂ©ment oĂč se trouvait Etretat en France.

Etretat fut bĂątit dans une vaste vallĂ©e plate entre les montagnes et la Mer de Buren. SituĂ©e dans la zone tempĂ©rĂ©e septentrionale, son climat Ă©tait parfait pour l’homme : des Ă©tĂ©s suffisamment chauds pour se baigner durant des mois et des hivers assez froids pour qu’une neige lĂ©gĂšre s’installe pendant plusieurs semaines. On construisit la mĂ©tropole Ă  l’embouchure du Fleuve Bergman - en hommage Ă  un cinĂ©aste suĂ©dois du XIXe siĂšcle selon certaines sources - sur les deux rives opposĂ©es. En temps que capitale d’un « petit coin de paradis », Etretat se devait d’ĂȘtre grande et belle. On Ă©difia alors la partie est de la ville avec ses hauts immeubles administratifs, ses grands boulevards perpendiculaires, ses parcs publics tranquilles et apaisants et son ascenseur orbital. Puis on leva trois ponts au dessus du Fleuve Bergman : au nord, le Pont des Ferrailleurs, nom populaire qu’il garda dĂ©finitivement par la force des choses. Il Ă©tait rĂ©servĂ© aux convois des marchandises et aux trains. Le Santa Maria, immense pont de granite blanc, servait au passage des milliers de voitures que contenait la ville. Enfin, au sud, le troisiĂšme pont servait aux transports publics avec les bus et les tramways. Ce n’est qu’ensuite qu’on bĂątit la partie ouest d’Etretat. Celle-ci contenait exclusivement les quartiers rĂ©sidentiels - de quoi abriter prĂšs d’un million de personnes dans des conditions plus que confortables.

Au fil des annĂ©es, d’autres villes sortirent de terre sur le continent nord, et il ne fallut pas longtemps pour que le continent sud trouve de nombreuses chaussures Ă  son pied. Oui, Horizon devint rapidement une colonie phare et prospĂšre dont le principal intĂ©rĂȘt Ă©tait l’agriculture.

Car en effet, Horizon dĂ©bordait d’une nature gĂ©nĂ©reuse et abondante. Sa rotation rapide autour de son Ă©toile permettait aux plantes d’avoir des cycles de dĂ©veloppement trĂšs rapides, si rapides que l’on pouvait faire jusqu’à deux ou trois rĂ©coltes par an. Ainsi, de vastes vallĂ©es furent cultivĂ©es afin de faire jaillir plus de cĂ©rĂ©ales que sur tout autre colonie. Les champs de blĂ©, de maĂŻs, d’orge, de riz et de seigle et d’avoine d’étendaient Ă  perte de vue entre la mer et les hautes montagnes. Et tout cela, bien sĂ»r, selon les expertises et recommandations d’une plĂ©thore de scientifiques qui pensaient mieux s’y connaĂźtre en agriculture que les agriculteurs eux-mĂȘmes. Rapidement, Horizon devint l’un des cƓurs de l’industrie agricole des colonies humaines. Chaque jour, des vaisseaux remplissaient leurs soutes avec des tonnes de graminĂ©es afin de les distribuer ensuite sur les mondes dans le besoin. Certains n’avaient qu’une faible demande tandis que d’autres - comme par exemple sur les rares planĂštes au climat quasi dĂ©sertique - nĂ©cessitaient un apport prioritaire et trĂšs rĂ©gulier. Dans de telles circonstances, le moindre retard ou dĂ©ficit de production pouvait s’avĂ©rer dramatique. Et c’est ainsi que, en seulement quelques dĂ©cennies, Horizon passa du statut de paradis bien rĂ©el Ă  celui de source essentielle Ă  la survie humaine et que, sans vĂ©ritablement s’en rendre compte, les hommes avaient polluĂ© Horizon par leur industrie et leurs besoins toujours plus grands et plus exigeants.


3. Fuite, refuge, révolution et blocus

AprĂšs ĂȘtre devenue une industrie parfaitement huilĂ©e et fonctionnant comme sur des roulettes, Horizon connut une pĂ©riode de trouble. Et oui, il fallait bien qu’à un moment donnĂ© les choses se passent mal, que la mayonnaise tourne, que la situation parte en sucette
 bref, que l’UNSC se retrouve dans une situation embarrassante. Et pas qu’un peu.

Le dĂ©but de la guerre contre les Covenants avait rapidement amenĂ© le trouble dans les colonies. Si, pour les Colonie IntĂ©rieures, la guerre n’était qu’un vague sujet mĂ©diatique se dĂ©roulant trĂšs loin de chez eux, il en Ă©tait autrement sur les Colonie ExtĂ©rieures, et particuliĂšrement celles qui se trouvaient en pĂ©riphĂ©rie de l’espace contrĂŽlĂ© par l’UNSC. Rapidement, des planĂštes se vidĂšrent de leur population, celle-ci fuyant une guerre qu’elle ne voulait pas subir et se rĂ©fugiĂšrent sur d’autres colonies. Horizon fut Ă©videmment l’une de ces destinations de repli forcĂ©.

Cette situation, bien que non instiguĂ©e et gĂ©rĂ©e par l’UNSC, arrangeait malgrĂ© tout les huiles de la hiĂ©rarchie : la population se mettait Ă  l’abris par ses propres moyens et de son propre-chef, il Ă©tait donc inutile de perdre du temps et des ressources militaires dans cette histoire. Malheureusement, cela entraĂźnait une bonne et une mauvaise consĂ©quence : des planĂštes vides permettaient aux militaires d’avoir de plus grandes marges de manƓuvres en cas de bataille, ils n’avaient pas besoin de se soucier des civils. Cependant, des planĂštes vides n’intĂ©ressaient pas les Covenants, dĂšs qu’ils tombaient sur l’une d’elles et n’y voyait aucun festin pour leurs guerriers, ils repartaient et s’enfonçaient un peu plus profondĂ©ment dans l’espace contrĂŽlĂ© par l’UNSC.

Ainsi, Horizon devint rapidement surpeuplĂ©e et complĂštement ingĂ©rable. Et la rĂ©volution pointa le bout de son nez sans prĂ©avis. Le gouvernement s’effondra, et Irving Forst en profita pour prendre le contrĂŽle de la planĂšte en seulement deux semaines. Ce fut suffisant pour que plus de la moitiĂ© de la population quitte Horizon pour un autre refuge. Si les rĂ©fugiĂ©s avaient quittĂ© leurs planĂštes pour Ă©viter une guerre, ce n’était pas pour tomber sur une rĂ©volution. La population locale fut rapidement du mĂȘme avis.

Pour l’UNSC, Horizon Ă©tait une ressource essentielle et vitale, elle Ă©tait l’un des gros cƓurs agricoles des colonies. Il Ă©tait donc impossible de laisser une telle ressource aux mains des Rebelles. Il Ă©tait impossible d’attaquer la planĂšte de front, le nombre de civils encore sur place et de vaisseaux en partance de la planĂšte rendaient la situation bien trop confuse. Alors l’UNSC adopta une mesure disciplinaire qui ne fit pas l’unanimitĂ© : ils envoyĂšrent une douzaine de vaisseaux former un blocus autour de la planĂšte. Ainsi donc, les habitants de Horizon se retrouvaient immanquablement bloquĂ©s Ă  sa surface, sans moyen d’y Ă©chapper. Les civils et autres devaient se dĂ©brouiller seuls et faire avec un gouvernement rebelle dont ils ne voulaient certainement pas.

Quoiqu’il en soit, cette dĂ©cision fut trĂšs mal accueillie. Au lieu de rĂ©cupĂ©rer une planĂšte vitale, l’UNSC avait rĂ©glĂ© la situation en confinant la planĂšte
 allez chercher l’erreur ! Par consĂ©quent, certaines planĂštes se retrouvaient sans approvisionnement, et leur situation devint compliquĂ©e. Et malgrĂ© les rĂ©ticences et les appels Ă  la raison, les grands pontes ne voulaient rien entendre. Les gens devaient se dĂ©brouiller seuls, l’UNSC ne pouvait pas toujours ĂȘtre lĂ , juste derriĂšre eux Ă  leur tenir la main. D’un cĂŽtĂ©, ce n’était pas totalement faux, on avait tellement pris l’habitude de s’en remettre Ă  l’UNSC qu’on imaginait pas faire sans.

Et si cela arrivait


CHAPITRE 2 : Rendez-vous orbital

Le Docteur Halsey se pencha en avant, Ă  cĂŽtĂ© du pilote. La navette spatiale venait de quitter l’atmosphĂšre de Reach et entrait aux portes de l’espace en direction de la station spatiale Aegis. Mince et bien formĂ©e, elle observait de ses yeux bleus clairs le voile tĂ©nĂ©breux de l’univers qui s’étendait vers l’infini. Les Ă©toiles scintillantes luisaient telles des joyeux prĂ©cieux, attirantes et inaccessibles. Ici, tout Ă©tait silence et Ă©ternitĂ©, l’univers semblait se complaire dans un ballet perpĂ©tuel d’immobilitĂ© que rien ne paraissait troubler. Elle recevait de plein fouet l’immensitĂ© Ă©nigmatique qui avait donnĂ© la vie Ă  toute chose.

Le Docteur Halsey aurait voulu retrouver le confort aseptisĂ© de son laboratoire sur Reach, lĂ  oĂč elle se sentait dĂ©finitivement en sĂ©curitĂ©. Elle prenait conscience de la tension qui montait en elle. C’était une impression de nervositĂ© qui la mettait sur le mĂȘme pied que n’importe quel autre humain sur le point de vivre son baptĂȘme spatial. Pourtant, elle Ă©tait loin d’en ĂȘtre Ă  son premier vol. Non, cette tension venait d’autre chose
 sĂ»rement de cette rencontre vers laquelle elle se dirigeait en ce moment mĂȘme.

Quoiqu’il en soit, elle Ă©tait prĂȘte Ă  affronter cette entrevue. Les vies de plusieurs de ses « enfants » Ă©taient en jeux, et il n’était pas question pour elle de laisser faire l’administration de l’ONI et d’en disposer comme bon il leur semblait. Elle dĂ©sapprouvait entiĂšrement la mission pour laquelle ils Ă©taient dĂ©pĂȘchĂ©s.

Les moteurs principaux de la navette grondaient au rythme rapide d’un guĂȘpe. Le Docteur Halsey s’étira langoureusement dans l’habitacle Ă©troit du cockpit, ignorant les quelques paroles incomprĂ©hensibles que blablatait le pilote. Le cuir sombre de sa veste Ă©tait parfaitement ajustĂ© sur sa jolie poitrine. Elle n’était pas particuliĂšrement belle, mais elle possĂ©dait assurĂ©ment un charme auquel peu d’hommes semblaient rĂ©sister. Ses cheveux noirs Ă©taient coupĂ©s et coiffĂ©s avec prĂ©cision et Ă©lĂ©gance. Se peau blanche Ă©tait lisse, ses pommettes marquĂ©es. Les muscles de son coup et de son maxillaire dessinaient un froncement sĂ©vĂšre.

Elle se tourna vers le pilote, qui montrait manifestement des signes de fatigue.

— Laquelle de ces stations est Aegis ? demanda-t-elle en levant le menton vers la vitre du cockpit.

Devant eux siĂ©geaient, comme suspendus par magie dans le vide sidĂ©ral, une multitude de stations spatiales. Elles Ă©taient lĂ , inertes et immobiles, telles d’immenses jouets mĂ©talliques. Chacune Ă©tait de taille et de forme diffĂ©rente, et chacune avait une fonction spĂ©cifique. La plupart d’entre elles appartenaient Ă  l’UNSC, allant de la station mĂ©dicale de recherche et dĂ©veloppement Ă  la station d’entraĂźnement au combat en gravitĂ© zĂ©ro. Mais il fallait bien admettre que tout le monde ignorait la fonction de la plupart des stations spatiales militaires. Pourtant cela les rassurait, car avec un tel dĂ©ploiement autour de la planĂšte, il Ă©tait impossible pour les Covenants d’envahir Reach. Et n’était-ce pas le principal ?

Quant aux rares stations orbitales appartenant au domaine du civil, seuls quelques privilégiés y avaient accÚs. Elles servaient de lieu de repos, de détente, avec parc, thalasso et centre de massage en tout genre. Quoi de plus normal en période de guerre ?

Le pilote, un jeune homme d’une vingtaine d’annĂ©es au corps squelettique pointa du doigt une petite infrastructure sur la droite.

— La station Aegis est là-bas, derriùre le In Amber Clad.

Le Docteur Halsey regarda dans la direction indiquĂ©e. Un croiseur de combat passa lentement entre deux CAM et, quand il fut passĂ©, elle put contempler un peu plus loin la station Aegis. Elle avait la forme simpliste d’un « t » minuscule.

La navette ralentit lĂ©gĂšrement, passa Ă  cĂŽtĂ© du premier CAM et vira sous le second. Le Docteur Halsey bailla. La nervositĂ© lui montait jusqu’aux bout des doigts oĂč ses phalanges commençaient Ă  se crisper dangereusement. Elle ne savait pas vraiment ce qui l’attendait, et ce genre d’inconnu n’avait rien d’excitant.

— Navette Alpha-7331, ici station Aegis, retentit une voix fĂ©minine dans le haut parleur de la navette. (Elle tirait vers le grave, sĂ»rement un dĂ©faut de rĂ©glage, pensa le Docteur Halsey.) Vous entrez dans notre espace de contrĂŽle. Continuez votre approche sur vecteur 2.0.0.3.

— Bien reçu station Aegis, fit le pilote, nous continuons sur vecteur 2.0.0.3. Arrimage en attente.

A prĂ©sent, la boĂźte mĂ©tallique qu’était la station spatiale humaine remplissait tout le champ de vision qu’offrait le cockpit. Le Docteur Halsey put alors constater aux reflets ternes des superpositions de plaques mĂ©talliques que la station n’était pas rĂ©cente, comme elle l’avait supposĂ© depuis le dĂ©but. Elle avait sĂ»rement Ă©tĂ© recyclĂ©e dans le plus grand secret par l’administration de l’ONI. VoilĂ  pourquoi elle n’en avait jamais entendu parler. Elle referma subitement ses doigts raidis et les cacha instinctivement dans les poches de sa veste en cuir. Oui, elle sentait que quelque chose ne tournait pas rond, mais impossible de savoir quoi prĂ©cisĂ©ment.

Une sĂ©rie de voyants clignotant s’illuminĂšrent sur la console de navigation. Le pilote, dans une sĂ©rie de simples gestes mĂ©caniques, appuya sur trois d’entre eux, abaissa doucement l’une des nombreuses manettes, entra un code d’identification sur la pavĂ© numĂ©rique et appuya encore sur les trois premiers boutons.

— Code d’identification envoyĂ©, station Aegis. En attente de confirmation.

— Bien compris, navette Alpha-7331. Code d’indentification reçu et validĂ©. Demande d’arrimage accordĂ©e. Bienvenue Ă  bord, Docteur Halsey.

Cette derniĂšre phrase la surprit. Elle ne s’attendait pas Ă  ce qu’une simple secrĂ©taire ait connaissance de sa prĂ©sence Ă  bord de la navette, mĂȘme si celle-ci travaillait pour l’ONI. DĂ©contenancĂ©e, le Docteur Halsey essaya de cacher sa surprise en se renfrognant dans son siĂšge. Le pilote, trop concentrĂ© Ă  manƓuvrer la navette, ne remarqua rien du tout.

La navette ralentit alors subitement. Elle se tourna en faisant un angle Ă  quatre-vingt dix degrĂ©s sur sa gauche et s’arrima avec douceur au sas principal de la station Aegis. La secousse fut brĂšve. Un sifflement venue de l’extĂ©rieur parvint aux oreilles du Docteur Halsey : on insĂ©rait une atmosphĂšre dans le sas intermĂ©diaire de la station.

Sans demander son reste et sans mĂȘme adresser un regard ou le moindre remerciement au pilote, elle se leva et se dirigea en quelques pas vers le sas. Elle ouvrit la porte, passa un pied dans le sas, releva la tĂȘte et sursauta fĂ©brilement.

Une femme se tenait devant elle. Grande, musclée, les épaules larges, un regard froid, elle toisait le Docteur Halsey de ses yeux vitreux. Apparemment, cette femme ne prenait pas beaucoup de temps pour trouver les bras de Morphée. Elle tendit aussitÎt une main vers le Docteur Halsey et dit :

— Bienvenue Docteur, je suis heureuse de faire enfin votre connaissance. Je suis le Vice-amiral Serena Walsh, directrice de l’ONI.

Le Docteur Halsey ne rĂ©pondit pas immĂ©diatement, mais serra tout de mĂȘme la main du Vice-amiral.

Ainsi donc, voici la remplaçante de Parangoski
 J’espĂšre au moins qu’elle possĂšde un sens de l’humour plus dĂ©veloppĂ©. En tout cas, elle ne peut pas ĂȘtre aussi dangereuse que cette vieille pie hargneuse
 Enfin, il faut tout de mĂȘme que je m’en mĂ©fie, c’est Parangoski qui l’a recommandĂ©e. Elles doivent certainement jouer dans la mĂȘme cours
 alors autant rester prudente


Le Docteur Halsey esquissa un maigre sourire et répondit :

— Heureuse Ă©galement de faire votre connaissance, Vice-amiral. Et fĂ©licitation pour cette nomination au poste de directrice de l’ONI. Ce ne doit pas ĂȘtre au travail de tout repos, j’imagine.

— Non en effet. Cependant, je suis bien dĂ©cidĂ©e Ă  faire tout ce qu’il faut pour les choses soient bien faites.

— J’en suis sĂ»re.

Et alors que le Docteur Halsey mettait le second pied dans le sas de la station Aegis, le Vice-amiral Serena Walsh leva la main pour lui demander de ne pas aller plus loin.

— Non, attendez, fit-elle sĂšchement. Je prĂ©fĂšre que nous ayons notre petite discussion dans votre navette. MĂȘme si cette station est une propriĂ©tĂ© privĂ©e de l’ONI et que j’en suis la directrice, il y a bien longtemps que j’ai cessĂ© d’accorder ma confiance, surtout aux hommes. Les langues se dĂ©lient plus facilement que vous ne pouvez l’imaginer, Docteur.

Il Ă©tait Ă©vident pour le Docteur Halsey que la nouvelle directrice de l’ONI possĂ©dait dĂ©jĂ  un sentiment de paranoĂŻa extrĂȘme. Ce qui confirmait sa premiĂšre impression : mĂȘme si cette femme n’avait pas - encore - la trempe de Margareth Parangoski, ce n’était pas une raison pour la sous-estimer. Chaque parole avait son importance, il ne fallait donc pas s’amuser Ă  frĂŽler les bords de la route, autrement c’était le dĂ©rapage garanti. Cependant, le Docteur Halsey n’était pas du genre Ă  se laisser marcher dessus ou bien Ă  garder pour elle ce qu’elle avait Ă  dire. Cette discussion promettait donc d’ĂȘtre tout Ă  fait passionnante.

Le Docteur Halsey ne sut pourtant quoi rĂ©pondre, trop concentrĂ©e Ă  essayer d’analyser cette nouvelle personnalitĂ© qu’elle voulait connaĂźtre le plus rapidement possible, et la seule chose qu’elle sut articuler fut :

— Ce n’est pas ma navette, madame le Vice-amiral. Mais je vous en prie, entrez donc.

Le Docteur Halsey se plaqua autant qu’elle le put contre le montant de la porte et laissa le Vice-amiral pĂ©nĂ©trer dans la navette. Elle la suivit et se tourna aussitĂŽt vers le pilote.

— Voudriez-vous nous laisser seules quelques minutes ?

— Bien sĂ»r, madame.

Tandis que le pilote dĂ©tachait son harnais et quittait la navette, Serena Walsh parcourut l’intĂ©rieur de l’appareil d’un regard panoramique. Elle ne dit rien. Le pilote passa dans le sas et referma la porte derriĂšre lui. Le Docteur Halsey resta debout, ne lĂąchant pas Serena Walsh du regard.

— Dites-moi Docteur, les rumeurs qui circulent Ă  votre sujet sont-elles fondĂ©es ?

Le Docteur Halsey, surprit par cette question, sentit une pointe de dĂ©fi dans la voix de son interlocutrice. Elle sut d’instinct que cette conversation ne serait pas une franche rigolade entre copines. Non, ce serait plutĂŽt un combat, une guerre oĂč il fallait un gagnant et un perdant.

— Que dois-je comprendre ?

— On vous considĂšre comme une personne froide et autoritaire, distante et renfermĂ©e, rĂ©pondit Serena Walsh en prenant place dans l’un des rares fauteuils que contenait la navette. On parle mĂȘme de vous comme d’une femme Ă  moitiĂ© folle, faisant des expĂ©riences que tout le monde rĂ©pugne Ă  approuver.

— La premiĂšre partie est certainement vraie et mĂȘme bĂ©nĂ©fique pour moi, cela me permet de garder une certaine tranquillitĂ©, rĂ©pondit le Docteur Halsey en restant debout, bien en face de la nouvelle directrice de l’ONI. C’est vrai, qui s’amuserait Ă  embĂȘter une femme froide et renfermĂ©e ? Pour ce qui de la seconde partie, j’ignore si je suis folle, mais je suis sĂ»re d’ une chose : bien plus d’une personne ont approuvĂ© mes travaux, que ce soit sur les intelligences artificielles intelligentes ou sur les SPARTANS-II, car c’est sĂ»rement Ă  cela que vous faites rĂ©fĂ©rence, n’est-ce pas ?

Serena Walsh Ă©clata d’un petit rire presque amical, voire compatissant. Apparemment, elle avait le sens de l’humour. Ce qui, dans un sens, rĂ©conforta un peu le Docteur Halsey. Au moins, elle ne prenait pas tout au premier degrĂ©.

— Je savais bien que vous me plairiez, fit Serena Walsh en se balançant de gauche Ă  droite. Je ne prĂȘte aucune crĂ©dibilitĂ© aux rumeurs, je prĂ©fĂšre confronter les personnes et me forger ma propre opinion. Je sais que vous n’apprĂ©ciez pas particuliĂšrement le Vice-amiral Parangoski. Et si cela peut vous rassurer, sachez que c’était rĂ©ciproque. Cependant, vous devez savoir que je dĂ©teste cette femme certainement plus que vous, car c’est elle qui m’a tout apprit. Elle a fait de moi ce que je suis aujourd’hui. MalgrĂ© cela, c’était une femme exemplaire. Quoiqu’il en soit, et bien qu’elle fut l’une des personnes les plus dĂ©testĂ©es et les plus compĂ©tentes de l’UNSC, son hĂ©ritage est encore trĂšs prĂ©sent.

— Je suppose que vous parlez de vous ? Serena Walsh Ă©mit de nouveau un lĂ©ger sourire qu’elle ne tenta pas de dissimuler.

— Si l’on peut dire. Nous nous connaissons depuis Ă  peine cinq minutes, et je suis sĂ»re que vous avez dĂ©jĂ  une opinion toute forgĂ©e sur moi. Quoi de plus normal, nous sommes humains, aprĂšs tout. Nous jugeons toujours avant de connaĂźtre. Et je dois dire que


— Et si vous arrĂȘtiez de tourner autour du pot, non ? la coupa alors le Docteur Halsey. Oui, j’ai dĂ©jĂ  une opinion sur vous ; et oui, je ne vous fait pas assez confiance pour vous inviter Ă  mon anniversaire. Vous m’apprĂ©ciez ? Tant mieux pour vous, mais arrĂȘtez alors de me prendre pour une bĂ©casse dĂ©plumĂ©e. Allez droit au but. Nous sommes ici pour parler de la mission envoyĂ©e sur Horizon et de l’implication directe d’une de mes Ă©quipes SPARTANS-II sans que j’en sois informĂ©e. Il a fallu que je l’apprenne lors de tests d’espionnage informatique sur les serveurs de l’ONI.

Serena Walsh se raidit de tout son corps.

— Un test d’espionnage sur les serveurs de l’ONI ? Mais pour qui vous prenez-vous ?

Le Docteur Halsey ne se démonta pas. Elle se dressa de toute sa hauteur et laissa passer une lueur de fierté dans ses yeux.

— Disons qu’il me fallait un vrai dĂ©fi afin d’éprouver un nouveau programme d’infiltration informatique sensitif. Alors quoi de mieux que les serveurs les mieux protĂ©gĂ©s de l’armĂ©e ? Mais passons cela. Que vous utilisiez mes Spartans sans mon autorisation, c’est une chose que j’accepte. Une mĂšre ne peut pas toujours ĂȘtre derriĂšre ses propres enfants. Cependant, je voudrais que vous m’expliquiez une chose : pourquoi les envoie-t-on sur Horizon ?

— Et pourquoi pas ? (Serena Walsh marqua une pause.) Je ne vois pas ce qui vous gĂȘne dans cette dĂ©cision, Docteur.

— C’est pourtant simple. Cette planĂšte n’est tenue que par une petite bande de Rebelles. Les SPARTANS-II n’ont pas Ă©tĂ© conçu pour affronter ces imbĂ©ciles idĂ©alistes armĂ©s de couteaux et de pistolets !

— Vous voulez parler des Covenants, n’est-ce pas ?

— Exactement ! lança le Docteur Halsey en haussant la voix. (Puis elle sentit la nervositĂ© accumulĂ©e atteindre un seuil critique et s’emporta.) Au lieu de les envoyer sur le front botter le cul de ces bestioles violacĂ©s, vous les rĂ©quisitionnez pour une simple mission contre des Rebelles ? C’est un vĂ©ritable gĂąchis de compĂ©tences et de prouesses technologiques ! Il n’est pas Ă©tonnant qu’avec de telles dĂ©cisions, nous soyons dans la merde jusqu’au cou !

Le Vice-amiral n’avait pas bougĂ© d’un iota. Pas mĂȘme un clignement de paupiĂšre. Elle fixait le Docteur Halsey d’un regard qui n’était pas aussi vide qu’il paraissait. Elle attendit quelques secondes et dit doucement :

— Vous avez entiĂšrement raison. Mais je ne pense pas que ce soit le gĂąchis de leurs compĂ©tences qui vous agace le plus, Docteur. En fait, tout ceci est personnel et n’est tournĂ© que sur vous. Vous prenez cela pour une insulte Ă  votre travail, au Graal de votre vie. Et vous ne le supportez pas. Pourtant, si je ne m’abuse, c’est exactement pour cela que les SPARTANS-II ont Ă©tĂ© conçus Ă  la base : combattre les Rebelles afin de ramenez la paix aux seins des colonies.

— Effectivement, je ne peux le nier, admit le Docteur Halsey qui semblait reprendre le contrĂŽle d’elle-mĂȘme. Mais la donne a changĂ©. Combattre les Rebelles n’est qu’une franche rigolade comparĂ©e aux Covenants. Je ne dis pas que nous devons oublier la menace que reprĂ©sentent ces insurgĂ©s, mais je pense que nous devons nous concentrer sur notre problĂšme majeur.

— Et c’est exactement ce que nous faisons, rĂ©pliqua Serena Walsh en croisant les mains sur son ventre. Elle semblait plus dĂ©tendue que jamais, et cela ne faisait qu’accroĂźtre la tension qu’emmagasinait le Docteur Halsey.

— Permettez-moi d’en douter.

— Alors laissez-moi vous expliquer, Docteur, fit Serena Walsh en s‘enfonçant dans son siĂšge. Tout d’abord, je ne suis pas d’accord avec vous sur le fait que les Covenants soient notre principale menace. Au contraire, je pense qu’il s’agit de nous mĂȘme. Notre civilisation est divisĂ©e entre les mondes unifiĂ©s sous la banniĂšre de l’UNSC et ceux qui ont choisi de s’y opposer. Et toute division est un laissez-passer pour la dĂ©faite. Alors expliquez-moi comment une civilisation divisĂ©e comme la notre peut espĂ©rer vaincre un ennemi aussi puissant que les Covenants ? Quelles chances avons-nous face Ă  eux alors que nous ne sommes mĂȘme pas en mesure de rĂ©gler nos propres problĂšmes ? Cela fait prĂšs de vingt ans que nous sommes en guerre contre les Covenants, et malgrĂ© nos dissensions internes, nous avons rĂ©ussi Ă  survivre tout ce temps. Et je pense qu’il est temps d’arrĂȘter de survivre. Il faut que les hommes s’unissent une bonne fois pour toute contre les Covenants.

Le Docteur Halsey prit cinq minutes afin d’y rĂ©flĂ©chir. Rapidement, elle en conclut que Serena Walsh n’avait pas complĂštement tord. Au contraire, elle Ă©tait plutĂŽt dans lâ€˜Ă©vidence mĂȘme.

Si l’humanitĂ© n’arrivait pas Ă  se dĂ©passer, Ă  se transcender, comment osait-elle espĂ©rer pouvoir vaincre les Covenants ? Les Marines, mĂȘme en nombres suffisants, ne rĂ©ussissaient que rarement Ă  prendre le dessus sur l’ennemi, et les SPARTANS-II, malgrĂ© leurs nombreuses victoires, n’étaient pas des produits fabriquĂ©s Ă  la chaĂźne et leur petit nombre ne faisait que dĂ©croĂźtre fatalement. Cependant, est-ce que le fait d’ajouter Ă  l’équation une bande d’idĂ©aliste reconvertit sur le tas suffirait Ă  faire pencher la balance de l’autre cĂŽtĂ© ? Rien n’était moins sĂ»r. Mais comme le disait un vieux diction terrien : comment savoir avant d’avoir essayĂ© ?

Face aux Rebelles, le Docteur Halsey Ă©tait persuadĂ©e qu’une bonne diplomatie pouvait rĂ©gler le problĂšme. Mais les huiles de la hiĂ©rarchie, trop dĂ©sireuses d’obtenir le moindre rĂ©sultat en un temps record, prĂ©fĂ©raient se servir de leurs flingues plutĂŽt que de leurs cervelles. Une coutume vieille comme le monde. VoilĂ  pourquoi on envoyait les Spartans sur Horizon : mettre rapidement un terme au rĂšgne du leader sĂ©paratiste Irving Frost.

Tout cela dans quel but ? RĂ©cupĂ©rer les vaisseaux de l’UNSC stationnĂ©s autour de la planĂšte et qui participaient Ă  un blocus commercial. Malheureusement, Horizon Ă©tant une planĂšte des plus fertiles et se suffisant donc Ă  elle-mĂȘme, cette opĂ©ration n’avait Ă©tĂ© qu’une grossiĂšre erreur, car ce blocus signifiait moins de cĂ©rĂ©ales et de matiĂšres premiĂšres pour l’UNSC. En gros, l’UNSC se privait d’un de ses cƓurs Ă©conomiques tout en n’imposant aucune contrainte rĂ©ellement menaçante pour les Rebelles. Allez chercher l’erreur


Quoiqu’il en soit, le Docteur Halsey se disait que le fin rapide de ce blocus n’était pas une si mauvaise idĂ©e. Il y aurait ainsi plus de nourriture et de vaisseaux rĂ©quisitionnĂ©s pour la guerre et moins de Rebelles. Cela avait tout de la solution parfaite. Le seul point qui faisait tĂąche, c’était l’équipe de Spartans. Pour ĂȘtre une solution radicale, elle Ă©tait radicale. Il n’y aurait aucune nĂ©gociation. Cette mission avait tout du grand nettoyage Ă  l’eau de javel. Simple, net, rapide et efficace. Rien de plus.

Elle se demandait seulement si ceux qui avaient pondu cette mission se rendaient compte d’une chose : tous les habitants de Horizon n’étaient pas des Rebelles. La plupart des gens avaient Ă©tĂ© contraints de rester sur la planĂšte Ă  cause du blocus. Et avec le genre de mission qui se profilait, les pertes civils pouvaient ĂȘtre affolantes. Si, Ă  la base, les SPARTANS-II avaient en effet Ă©tĂ© conçu pour ĂȘtre la mesure suprĂȘme face aux Rebelles, ils n’avaient jamais Ă©tĂ© rĂ©ellement confrontĂ©s Ă  ce genre de situation. Ils ne connaissaient que les Covenants au bout de leurs viseurs ; dans cette situation, il n’y avait pour ainsi dire aucun civil Ă  Ă©pargner ou bien Ă  protĂ©ger. Sur Horizon, tout serait diffĂ©rent. Mais elle avait une entiĂšre confiance en ses « gosses ». Elle savait qu’ils ne la dĂ©cevraient pas.

Le Vice-amiral Serena Walsh sourit une fois de plus. Le Docteur Halsey comprit qu’elle venait de lire Ă  travers elle, devinant qu’elle commençait Ă  comprendre ses motivations
 et Ă  ĂȘtre d’accord avec elle. Finalement, le Docteur Halsey n’avait plus besoin de parler.

Serena Walsh se leva lentement, lissa ses habits raides à l’aide de ses mains et dit :

— Je savais que vous finiriez par comprendre.

FiÚre, elle quitta la navette en silence, laissant le Docteur Halsey à ses méditations.

Le Docteur Halsey avait cependant eu raison sur un point : cette conversation avait été une guerre, une guerre de réflexion. Et elle venait de perdre.


CHAPITRE 3 : Crimson Team

Cette nuit lĂ , il n’y avait aucune Ă©toile dans le ciel. Ce n’était qu’une peinture quasi uniforme de lourds nuages tĂ©nĂ©breux et orageux. Au loin, on percevait de temps Ă  autre la lueur fugace dĂ©gagĂ©e par l’apparition soudaine d’un Ă©clair. Quelques secondes plus tard, un rugissement emplissait l’air et le faisait trembler. Oui, l’air avait quelque chose de vraiment Ă©lectrique cette nuit-lĂ , comme si la moindre Ă©tincelle pouvait dĂ©clencher un chaos sans prĂ©cĂ©dant.

Et cette odeur, ce pressentiment, Théo le ressentait parfaitement.

Tranquillement allongĂ© dans les herbes hautes au sommet de la crĂȘte, il scrutait le lointain Ă  l’aide d’une paire de jumelles. De chaque cĂŽtĂ© ne siĂ©geaient que d’imposantes montagnes dont les contours se fondaient entiĂšrement Ă  la noirceur de la nuit. Elle Ă©taient tellement hautes et proches que, mĂȘme en plein jour, lorsqu’on les regardait depuis la vallĂ©e, elle paraissaient s’étaler dans les cieux sans s’arrĂȘter. Ainsi, si l’ennemi avait l’intention de se pointer, il n’avait qu’un seul accĂšs pratique : l’entrĂ©e nord de la vallĂ©e.

ThĂ©o rĂ©gla la vision infrarouge de ses jumelles et agrandit son angle de vue afin d’acquĂ©rir plus de nettetĂ©. Mais c’était peine perdue, la pluie qui crachinait depuis plusieurs jours sur le continent nord de la planĂšte Sargasso brouillait la vision de nuit. ThĂ©o se concentra nĂ©anmoins autant qu’il le put afin de distinguer les formes qui se dessinaient malgrĂ© tout dans ses jumelles.

Lentement, la pluie ruisselait sur son armure MJOLNIR. Il resta ainsi un bon quart d’heure, puis il abandonna et se retourna. DerriĂšre lui se tenait, au creux d’une petite vallĂ©e encaissĂ©e, une centre de recherche de l’UNSC qui dĂ©passait Ă  peine du sol. Si l’on avait pas le sens du dĂ©tail, cela ressemblait de loin Ă  une simple grange. Mais en rĂ©alitĂ©, l’installation Ă©tait souterraine et s’enfonçait profondĂ©ment sous les montagnes environnantes.

Théo activa la liaison COM privée avec Desmond et dit :

— Desmond ? Tu me reçois ?

La friture remplissait le canal radio, mais il finit par distinguer la voix de son chef d’équipe.

— Difficilement, rĂ©pondit Desmond. C’est sĂ»rement dĂ» aux interfĂ©rences magnĂ©tiques de l’installation. Alors, quel temps fait-il lĂ -haut ?

— L’orage approche. Toujours rien. Et vous, ça avance ?

— Doucement. Le Professeur Amarak est en train de dĂ©sactiver les protocoles de sĂ©curitĂ© secondaire. Mais j’ai peur que la solitude lui ait un peu grillĂ© le cerveau.

— Comment ça ?

— Et bien, disons
 qu’il n’a plus toute sa tĂȘte. En tout cas, on fait aussi vite que possible.

— Combien de temps ?

— Une demi-heure. Au moins.

— Parfait. TerminĂ©.

ThĂ©o Ă©teignit la liaison COM et en revint Ă  ses jumelles. AprĂšs une longue observation de l’entrĂ©e nord de la vallĂ©e, il en vint Ă  la mĂȘme conclusion que prĂ©cĂ©demment : il n’y avait rien.

Finalement, les Covenants ne nous ont sĂ»rement pas vu arriver sur la planĂšte. Coup de bol
 pour une fois. S’ils pouvaient garder leur petits culs violacĂ©s lĂ  oĂč ils sont



__________


Eddy tournait en rond dans la salle des serveurs depuis au moins vingt bonnes minutes, et il n’était dĂ©cidĂ©ment pas prĂȘt de s’arrĂȘter. L’attente
 un mot qui ne faisait pas partie de son vocabulaire. Eddy n’était apparemment nĂ© que pour une seule chose : se battre. VoilĂ  pourquoi, lorsqu’il n’était pas en mission, on ne pouvait le trouver qu’à un seul endroit : la salle de sport, et plus particuliĂšrement sur le ring. Mais il fallait bien admettre une chose. Eddy avait une telle force que peu de personne Ă  part Desmond n’osait l’affronter. Il le faisait plus par amitiĂ© que par envie, il fallait bien le dire. Et Ă  chaque fois, Desmond perdait lamentablement, ce que faisait toujours rire Eddy. Il aimait se savoir fort, puissant. C’était sa force, la source de toute son Ă©nergie.

Eddy arriva une fois de plus au bout de la piĂšce et fit demi-tour. ArrivĂ© au milieu, il s’arrĂȘta devant Eileen. Elle Ă©tait tranquillement assit sur le sol, appuyĂ©e contre une Ă©norme caisse qui supportait miraculeusement son poids.

Toute la piĂšce, qui avait la taille d’une terrain de football, n’était remplie que de serveurs informatiques et d’ordinateurs. L’éclairage blafard des nĂ©ons accentuait le cĂŽtĂ© mĂ©tallique et froid qui se dĂ©gageait de tout cet attirail Ă©lectronique.

Desmond, qui Ă©tait aux cĂŽtĂ©s du Professeur Amarak, s’avança alors vers eux.

— Je viens d’avoir ThĂ©o, rien Ă  signaler pour le moment. A priori, les Covenants n’ont pas dĂ©tectĂ© notre arrivĂ©e sur Sargasso.

— Est-ce qu’il en est sĂ»r ? demanda Eddy d’une voix trĂšs grave.

— Autant qu’il puisse l’ĂȘtre, rĂ©pondit Desmond en se posant devant eux. Malheureusement, on est loin d’avoir fini, et les Covenants peuvent se ramener n’importe quand. Alors restez en alerte.

— Et le professeur ? fit Eileen en relevant la tĂȘte vers lui. Est-ce qu’il s’en sort ?

Tous les trois se tournĂšrent vers lui. Le Professeur Joseph Amarak, assit sur une fine chaise en acier, leur tournait le dos, penchĂ© sur un Ă©cran d’ordinateur qui l’absorbait depuis plus d’une heure. Lentement, il faisait ce pourquoi il Ă©tait ici, et rien ne semblait le dĂ©ranger, pas mĂȘme la prĂ©sence des SPARTANS-II qu’ils considĂ©raient comme de vĂ©ritables anges-gardiens.

— Je pense que oui, rĂ©pondit Desmond. MĂȘme s’il lui manque visiblement une case, je pense qu’il sait ce qu’il fait.

— Vaudrait mieux
 marmonna Eddy. C’est quand mĂȘme lui le directeur de ce projet militaire secret. Il t’a dit ce qu’il trafiquait ici ?

— Non, et je ne veux pas le savoir, fit Desmond en tripotant sa ceinture de munitions. Cela ne nous regarde pas. On nous a envoyĂ© ici afin de rĂ©cupĂ©rer les donnĂ©es du serveur principal et de dĂ©truire cette base avant d’extraire le Professeur. Rien de plus.

— Je suis d’accord, cependant, quelque chose cloche, affirma Eileen. Le Professeur Amarak est connu pour ces travaux en mĂ©canique quantique et l’énergie du vide. C’est Ă  lui qu’on doit notamment les derniĂšres grandes innovations des moteurs Ă  Sous-espace.

Eddy et Desmond la regardait, sans bouger, attendant qu’elle leur explique le fond de sa pensĂ©e. Eileen avait une intelligence dĂ©bordante et une mĂ©moire fulgurante. Dans certains domaines, elle Ă©tait aussi compĂ©tence qu’une intelligence artificielle de base. MalgrĂ© tout, elle restait un trĂšs bon soldat aux reflets surprenants.

— OĂč veux-tu en venir ? finit par demander Desmond.

— Et bien, je me demande juste ce qu’il fait ici, enfermĂ© depuis prĂšs de vingt ans dans un laboratoire secret Ă  quarante mĂštres sous terre. Cela n’a aucun sens.

Et cela n’en avait pas plus pour Desmond et Eddy. Apparemment, Eileen avait mis le doigt sur quelque chose qu’eux-mĂȘmes n’arrivaient pas Ă  cerner. Cependant, Desmond avait une entiĂšre confiance en l’intelligence d’Eileen, et cette considĂ©ration Ă©trange qu’elle manifestait piqua sa curiositĂ©. Il rangea cette pensĂ©e dans un coin de son esprit et changea de sujet.

— J’ai reçu un rapport du Sergent Tyles il y a quinze minutes. Ils ont perdu Jasmina et se sont repliĂ©s Ă  Tiragounn. Il faut croire que les Covenants offrent un joli spectacle en ville. Malheureusement, ils ne tiendront pas longtemps.

— Et s’ils ne tiennent pas jusqu’à ce que nous ayons terminĂ© notre mission, les Covenants auront un accĂšs libre et directe Ă  cette vallĂ©e, en dĂ©duisit Eddy.

— Oui, je sais, en convint Desmond. Mais nous n’avons pas vraiment le choix. Nous devons rĂ©cupĂ©rer ces donnĂ©es avant de tout dĂ©truire.


__________


La pluie s’était transformĂ©e en un vĂ©ritable dĂ©luge, mais pour ThĂ©o, les formes arrondies et floues qui volaient en formation serrĂ©e au-dessus de l’entrĂ©e nord de la vallĂ©e ne pouvaient pas appartenir Ă  l’armĂ©e. Il en Ă©tait sĂ»r.

Il alluma la liaison COM de l’équipe et dit :

— Je crois qu’il y aura plus de monde que prĂ©vu Ă  la fĂȘte, les amis, annonça-t-il.

— Combien ? demanda Desmond.

— D’aprĂšs ce que je peux voir, quatre transporteurs Spirit et une dizaine de Banshee, fit ThĂ©o en regardant une fois de plus dans ses jumelles. Ils se sont prĂ©parĂ©s pour une attaque au sol.

— Ça va leur faire tout drîle quand ils verront que l’installation est souterraine, lança Eddy dans un demi-rire.

— Oui, mais cela ne change rien. Il faudra bien que nous sortions à un moment ou à un autre, commenta Eileen.

— Exact, marmonna Desmond. Bon, je crois qu’on a pas le choix. On va devoir se battre, alors autant le faire lĂ  oĂč ils ne se sont pas prĂ©parĂ©s Ă  le faire. ThĂ©o, reviens Ă  la base. Tu resteras Ă  l’entrĂ©e avec Eddy, histoire de les attirer Ă  l’intĂ©rieur. Une fois qu’ils y seront, on les canardera facilement dans les couloirs. Eileen, je sais que tu as reçu l’ordre de ne pas toucher aux ordinateurs de la base, mais tu vas devoir le faire.

— Tu veux que j’aide le Professeur Ă  accĂ©lĂ©rer le mouvement ?

— Exactement. Fini les contraintes, on a plus le temps de s’amuser.

— Bien compris, lança-t-elle tout excitĂ©e.

— Reçu, firent Eddy et ThĂ©o.

— Alors au boulot.


__________


Desmond coupa la liaison et, alors qu’il se dirigeait rapidement vers le Professeur Amarak, Eileen le devança et s’assit Ă  cĂŽtĂ© du vieux savant avant de se mettre Ă  pianoter rapidement sur un clavier.

Pour la premiĂšre fois depuis le dĂ©but de la mission, Desmond regarda rĂ©ellement le vieil homme. Joseph Amarak Ă©tait un homme de grande stature et encore bien bĂątit pour son Ăąge. De courts cheveux blancs parcourait un crĂąne qui avait tendance Ă  se dĂ©garnir. Ses yeux verts Ă©taient encore pĂ©tillants d’une jeunesse qui semblait se dĂ©battre encore dans ce corps meurtri par le temps. Et malgrĂ© son Ă©tat mental dĂ©cadent, il paraissait possĂ©der encore toute son intelligence, chose pour le moins surprenant.

— Professeur, il faut vraiment que vous m’aidiez. Ses grands yeux s’agrandirent davantage et un sourire bĂ©ant remplit le bas de son visage.

— Ah ? Vous dĂ©sirez entretenir un comportement altruiste ? DĂ©concertĂ©, Desmond ne sut quoi rĂ©pondre.

— Euh
 oui, si vous voulez. Mais je


— Le comportement altruiste sera choisi de prĂ©fĂ©rence quand k>1/r, k Ă©tant le rapport profit du bĂ©nĂ©ficiaire sur coĂ»t pour l’altruiste, et r le coefficient de relation entre l’altruiste et le bĂ©nĂ©ficiaire ou la somme des bĂ©nĂ©ficiaires. Dans la version classique de la thĂ©orie, r est la proportion de gĂšnes identiques chez deux individus ayant une ascendance commune. Mais que se passe-t-il si l’ascendance commune signifie le mĂȘme phylum ou le mĂȘme ordre ? Et si r n’était pas fonction de l’ascendance mais d’une communautĂ© d’intĂ©rĂȘt ? Oui, j’ai toujours trouvĂ© les sciences sociales sans intĂ©rĂȘt !

MĂȘme dans son impatience, Desmond n’avait pu trouver le courage d‘arrĂȘter le discours du professeur. DĂ©cidemment, il dĂ©testait ce sentiment qu’on nommait pitiĂ©. Il saisit le bras du Professeur sans trop le serrĂ© de peur de le broyer comme un fĂ©tu de paille.

— Professeur ! Je n’ai pas le temps de jouer aux devinettes ! Nous avons un problĂšme des plus sĂ©rieux. Alors faites-moi le plaisir de vous dĂ©pĂȘcher. RĂ©cupĂ©rez-moi ces donnĂ©es. (Il fit un rapide mouvement de la tĂȘte vers sa coĂ©quipiĂšre) Eileen, comment ça se prĂ©sente ?

Eileen semblait arrĂȘtĂ©e en une position statique d’oĂč personne ne pouvait la tirer. Seules ses doigts dansaient au-dessus des touches dans un balais si rapide que Desmond avait du mal Ă  percevoir distinctement tous leurs mouvements.

— Ce systĂšme est incroyablement complexe. Mais pas inviolable. Heureusement que l’I.A. n’ait plus prĂ©sente dans le systĂšme


— Je prends ça pour une bonne nouvelle. (Desmond se tourna Ă  nouveau vers le Professeur Amarak) Professeur, il faut vraiment rĂ©cupĂ©rer ces donnĂ©es.

Une lueur parcourut les yeux du vieil homme. L’instant d’aprùs, l’incroyable sourire que formait ses lùvres disparut. Desmond comprit qu’il venait de reprendre ses esprits, si tant est qu’il les ai perdu à un moment.

— Professeur
 les donnĂ©es, insista Desmond.

— Oui ! Oui, bien sĂ»r.

Et le Professeur Amarak se replaça devant son ordinateur et continua l’extraction des donnĂ©es.


__________


ThĂ©o dĂ©valait la pente de la crĂȘte avec la rapiditĂ© et l’agilitĂ© d’un fĂ©lin, ses pieds semblaient Ă  peine toucher le sol et il volait presque au-dessus des touffes d’herbes jaunies devenues glissantes par la pluie. Quelques secondes plus tard, il traversa la vallĂ©e encaissĂ©e et arriva Ă  l’entrĂ©e du petit bĂątiment.

Les portes s’ouvrirent et laissĂšrent passer une Ă©norme masse aux contours anguleux et aux reflets ternis. Eddy s’approcha de ThĂ©o et lui assĂ©na une petite tape amicale sur l’épaule gauche.

— Alors, pas trop mouillĂ© ? lui demanda-t-il en levant les yeux vers le ciel, comme s’il espĂ©rait dĂ©jĂ  apercevoir les vaisseaux Covenants en approche.

— Comme un coq en pĂąte, rĂ©pondit nonchalamment ThĂ©o, mĂȘme si l’expression ne convenait pas vraiment Ă  la situation. Ils seront bientĂŽt lĂ , alors mettons-nous en position.

Un bruit sourd retentit subitement derriĂšre la colline. ThĂ©o et Eddy se retournĂšrent et eurent Ă  peine le temps d’apercevoir un Ă©clair bleutĂ©, suivit d’un lourd silence. Soudain, une boule de feu blanchĂątre dĂ©passa la crĂȘte, dĂ©crivit un lent arc de cercle dans le ciel noir et larmoyant, puis s’écrasa violemment Ă  quelques mĂštres devant les deux Spartans.

— Et bien on dirait que la fĂȘte commence plus tĂŽt que prĂ©vu, commenta Eddy. Je crois que tu as oubliĂ© de mentionner le ou les chars Apparitions dans ton rapport


— Oui. J’avais les yeux tellement rivĂ©s dans le ciel que j’en ai oubliĂ© le sol.

— Ne dis pas ça au chef, le prĂ©vint Eddy, ou bien tu vas te prendre une raclĂ©e.

— Ne t’inquiĂšte pas, on aura qu’à lui dire qu’ils sont arrivĂ©s aprĂšs.

— Si tu le dis !

Eddy s’empara d’une des lourde portes mĂ©talliques de l’entrĂ©e, l’arracha dĂ©licatement de ses gonds et la posa au sol sur la longueur afin de former une barricade temporaire. Tous deux s’accroupirent derriĂšre, positionnĂšrent leurs fusils d’assaut en posant un coude sur le montant de la porte, visĂšrent le sommet de la crĂȘte, et attendirent.

Un seconde boule de plasma lumineux se dessina dans la nuit et vint exploser juste devant eux. L’onde de choc fit vibrer l’air et le sol dans un dĂ©luge harassant de dĂ©bris. Mais les Spartans ne cillĂšrent pas d’un pouce. Ils attendaient, prĂȘt Ă  accueillir leurs vieux amis avec la plus grande distinction dont ils pouvaient faire preuve.

Une masse violette apparut sur le crĂȘte. Un char Apparition avança un peu, s’arrĂȘta afin de se stabiliser et propulsa une autre salve de plasma. Cette fois-ci, l’obus Ă©tincelant Ă©clata sur le mur du complexe. L’explosion qui suivit Ă©ventra la moitiĂ© de l’édifice. Des vagues ondulantes de flammes rougeoyantes dansĂšrent dans l’obscuritĂ©, l’éclairant fugacement d’une lueur ironiquement chaude et rĂ©confortante.

Sur le haut de la colline, les troupes Covenants se déployÚrent rapidement et chargÚrent. Des masses de Grunts et de Jackals descendaient la colline en poussant des hurlements stridents. DerriÚre eux, des Elites dévalaient la pente en prenant soin de rester à couvert derriÚre les troupes ridicules qui leurs servaient de chairs à canon.

Eddy et ThĂ©o ouvrirent le feu. La vague formĂ©e par la pluie de balle rencontra celle créées par les tirs de plasma. Un dĂ©luge insensĂ© de mĂ©tal et de boule en fusion tachĂšrent l’espace entre les deux groupes ennemis. Les balles sifflantes qui arrivaient Ă  passer dĂ©chiquetĂšrent les Grunts et Ă©clatĂšrent sur les boucliers des Jackals. Quant aux flasques lumineuses de plasma, elles explosĂšrent sur les murs de l’installation et sur la porte couchĂ©e qui servait de barricade sommaire. Le blindage de la porte fondait lentement en crĂ©ant des aspĂ©ritĂ©s qui se transformaient ensuite en trous bĂ©ants.

— Vite, on doit se replier ! hurla Eddy.

— Pas encore ! Ils doivent s’approcher encore si on veut les attirer Ă  l’intĂ©rieur !

Eddy se rĂ©solue aux paroles de ThĂ©o. D’ailleurs, au fond de lui, cela ne le dĂ©rangeait pas vraiment de flinguer quelques tĂȘtes de poulpes supplĂ©mentaires.

Ils vidĂšrent encore deux chargeurs et une vingtaines de Grunts et de Jackals s’écroulĂšrent sur le sol, trouĂ©s et ensanglantĂ©s. Un nuage de fumĂ©e s’était formĂ© sur le champs de bataille, et Ă  prĂ©sent les Elites restaient en arriĂšre, cachĂ©s dans l’épais nuage grisĂątre qui s’étendait sur la vallĂ©e.

— Les lĂąches ! Ils se planquent derriĂšre la fumĂ©e !

Mais rapidement, leurs formes massifs se dessinĂšrent dans le brouillard. Eddy et ThĂ©o reculĂšrent dans le couloir d’entrĂ©e de l’installation tout en continuant de tirer. Les balles ricochaient sur les boucliers Ă©tincelant des extraterrestres, se dispersant dans les airs en volant en Ă©clat. Les Elites avançaient inexorablement vers l’entrĂ©e du complexe.

Les chargeurs Ă©taient vides. Eddy et ThĂ©o abaissĂšrent leurs fusils d’assauts dont l’extrĂ©mitĂ© des canons Ă©tait rougeoyante comme la braise. ThĂ©o dĂ©goupilla une grenade et la balança nerveusement contre le mur de l’entrĂ©e.

— Tenez, un cadeau de bienvenue !

La grenade ricocha sur le mur de droite puis sur celui de gauche avant d’arriver entre les jambes des deux premiers Elites qui franchissaient l’entrĂ©e.

La grenade explosa.


__________


Une onde de choc fit trembler la salle des serveurs et un bruit sourd, venu de la surface, parvint jusqu’au oreilles de Desmond et d’Eileen.

— La fĂȘte a commencĂ©, on dirait, marmonna Eileen sans relever la tĂȘte de son Ă©cran d’ordinateur. J’y suis presque. Il ne reste plus que les derniĂšres sĂ©curitĂ©s tertiaires.

— On perd trop de temps


Desmond se pencha une fois de plus sur le Professeur Amarak qui pianotait encore et toujours sur le clavier de l’ordinateur central du centre de recherche.

— Professeur, vous devez faire vite. Les Covenants sont lĂ . Ils ne vont pas tarder Ă  arriver. S’ils pĂ©nĂštrent trop profondĂ©ment dans l’installation, nous ne pourrons plus sortir. Et si cela arrive, je serais obligĂ© de dĂ©truire ce complexe, mĂȘme si nous sommes encore Ă  l’intĂ©rieur.

Le Professeur Amarak cessa subitement de taper. Il leva la tĂȘte vers Desmond et lui sourit une nouvelle fois. MalgrĂ© le danger qui se trouvait juste au-dessus d’eux, il ne semblait pas effrayĂ©. Au contraire, il paraissait plus paisible que le premier de tous les cadavres du monde.

— Vous ĂȘtes jeune. Il vous reste encore beaucoup de chose Ă  apprendre, mon garçon.

— Comment ça ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?

— Une issue. Il y a toujours une issue. Qu’elle soit physique ou spirituelle, l’évasion est une constante inĂ©branlable que mĂȘme nos plus fervents ennemis ne peuvent nous enlev


— Ecoutez, je crois que vous ne comprenez pas ce que j’essaie de vous dire


— Oh non, c’est vous qui ne comprenez pas la portĂ©e de mon travail. Je suis sĂ»r que vous ne comprendrez pas un mot de ce que je vous dis, si je vous parlais de dĂ©placement quantique instantanĂ©e, d’énergie du point zĂ©ro, ou encore de modification de la permittivitĂ© du vide. Mais ce dont je suis Ă©galement sĂ»r, c’est que mes recherches, tout ce qui se trouve ici, tout ce sur quoi j’ai travaillĂ© ces vingt derniĂšres annĂ©es, nous aiderons Ă  sortir de cette situation quelque peu embarrassante.

— Si c’est le cas, alors je suis tout ouïe, fit Desmond à bout de nerf.

— TrĂšs bien. Alors dites-moi ce que vous savez sur la tĂ©lĂ©portation.

CHAPITRE 4 : Le Professeur Amarak, l'espace et le temps

Les grilles de l’ascenseur secondaire s’ouvrirent dans un bruit strident, et la piĂšce devant eux s’éclaira de la mĂȘme lumiĂšre blafarde si caractĂ©ristique du centre de recherche. Le Professeur Amarak avait conduit Desmond et Eileen au niveau quarante deux, le plus bas du complexe.

— Venez, c’est par ici, dit-il en sortant de l’ascenseur et en les prĂ©cĂ©dant dans un large couloir. C’est ici que se trouve le cƓur de mes recherches, l’aboutissement d’une longue sĂ©rie d’erreurs et d’échecs qu’il m’a Ă©tĂ© difficile de surmonter. Mais vous savez, il ne faut jamais renoncer Ă  une chose qui nous tient rĂ©ellement Ă  cƓur, mĂȘme si vous ĂȘtes convaincu qu’elle sera peut-ĂȘtre considĂ©rĂ©e par certains comme contre-nature.

Les Spartans ne comprenaient pas ce qu’insinuait le Professeur. Mais au ton grave qu’il avait employĂ©, ils se doutaient que cela ne prĂ©sageait rien de bon. Qu’avait rĂ©ellement accompli le Professeur ? Pourquoi pourrait-on considĂ©rer ses travaux comme contre-nature ? Bien qu’il n’en ait jamais eu la preuve, Desmond savait pertinemment que les militaires Ă©taient Ă  l’origine de bons nombres de projets scientifiques que la plupart des gens dĂ©sapprouverait pour des raisons aussi diverses et variĂ©es que l’éthique ou la religion. D’ailleurs, le programme SPARTAN-II qui l’avait vu naĂźtre n’était pas entiĂšrement conforme aux principes Ă©lĂ©mentaires de l’éthique. Si l’on venait Ă  apprendre que l’on enlevait des enfants pour en faire des cobayes tout en les remplaçants par des clones, on imagine facilement les vives rĂ©actions que cela provoquerait.

Le couloir prit fin et s’ouvrit alors devant eux une immense salle qui semblait s’éclairer lentement d’elle-mĂȘme d’une lumiĂšre Ă©trangement plus diffuse. StupĂ©fait de ce qu’ils avaient sous les yeux, les deux Spartans s’arrĂȘtĂšrent net.

La piĂšce Ă©tait remplie d’objet en tout genre, le tout entreposĂ© dans le chaos le plus complet. Cela ressemblait Ă©trangement Ă  un grand placard oĂč l’on bazarde tout ce dont on ne se sert pas quotidiennement. Le fouillis Ă©tait tel qu’Eileen et Desmond avait du mal Ă  tout discerner. Mais leurs regards se fixĂšrent sur certains Ă©lĂ©ments en particulier : des piles d’oscilloscopes et d’autres appareils de mesure sur la gauche ; un entassement de cages vides sur la droite ; dans un coin, un amoncellement de barres cuivrĂ©es et, un peu plus loin, une forĂȘt de cĂąbles Ă©lectriques qui parcourait le sol de la piĂšce, partant d’un gĂ©nĂ©rateur encastrĂ© dans un mur et connectĂ©e Ă  une grande plaque circulaire au centre de la salle. Autour de celle-ci se dressait une paroi Ă©trange qui servait de mur sur les trois quart du pourtour. Si les Spartans pouvaient qualifier la paroi d’étrange, c’était parce qu’ils en ignoraient sa composition, elle ondulait d’elle-mĂȘme comme des vagues Ă  la surface de l’eau, changeant fugacement de nuance au fur et Ă  mesure que les ondulations arrivaient Ă  un bord et repartaient dans l’autre sens. Il y avait quelque chose d’improbable, d’irrĂ©el. D’ailleurs, ils en vinrent Ă  une question Ă©lĂ©mentaire : la paroi existe-t-elle seulement ? Rien n’était moins sĂ»r.

— VoilĂ , nous y sommes, fit le Professeur Amarak en s’arrĂȘtant devant l’étrange appareil. Voici le TĂ©lĂ©pod.

— C’est ça, votre tĂ©lĂ©porteur ? demanda Desmond en s’avançant doucement vers la machine.

Son regard ne quittait pas le surface dĂ©licatement mouvante de la paroi entourant le dispositif. Ses fluctuations Ă©taient hypnotiques. Arrivant finalement Ă  en dĂ©tacher le regard, il parcourut attentivement le reste de la machine et se dit que tout ceci relevait peut-ĂȘtre de la pure fiction
 ou de la pure folie. AprĂšs tout, cette machine n’était qu’un prototype.

— C’est exact, confirma le savant. C’est le TĂ©lĂ©pod de dĂ©part.

— Excusez-moi de vouloir changer de sujet Professeur, intervint Eileen, mais vous avez parlĂ© d’application en stratĂ©gie militaire. Vous pourriez nous en dire plus ?

— Oh, bien sĂ»r, fit le Professeur tout excitĂ©. (Apparemment, il Ă©tait heureux de pouvoir partager les prouesses de son travail avec quelqu’un d’autre que les hauts gradĂ©s militaires qui n’y comprenaient rien et les quelques scientifiques qui travaillaient avec lui.) A la base, les militaires voulaient utiliser la tĂ©lĂ©portation afin de transfĂ©rer des ogives nuclĂ©aires directement Ă  l’intĂ©rieur des vaisseaux Covenants. C’est ça, l’idĂ©e de dĂ©part. Bien sĂ»r, rien ne se passe rĂ©ellement comme prĂ©vu. Une fois le processus basique de la tĂ©lĂ©portation viable, il a fallu faire face Ă  quelques difficultĂ©s supplĂ©mentaires.

— Comme ?

— Tout d’abord, tĂ©lĂ©porter une ogive nuclĂ©aire ou bien tout autre objet sans TĂ©lĂ©pod d’arrivĂ©e pose d’énormes soucis quant Ă  la stabilitĂ© du flux de transfert et, bien sĂ»r, la reconstitution de l’objet d’origine. De plus, il fallait tenir compte des boucliers Covenants qui interfĂšrent grandement avec le flux de transfert. D’ailleurs, c’est un problĂšme que nous n’avons toujours pas rĂ©solu.

— Donc, si j’ai bien compris, fit Eileen, votre projet est viable. Vous ĂȘtes capable de tĂ©lĂ©porter un objet et mĂȘme un ĂȘtre vivant entre deux TĂ©lĂ©pods ?

— Tout à fait.

— Alors oĂč est le TĂ©lĂ©pod d’arrivĂ©e ?

Le Professeur Amarak sourit jusqu’aux oreilles et croisa les mains sur son ventre. Ses yeux s’illuminĂšrent d’une lueur plus vive, comme Ă©lectrisĂ©e par un secret qu’il ne pouvait garder plus longtemps.

— C’est lĂ  toute la beautĂ© de la chose ! s’exclama-t-il. Il n’y a plus de TĂ©lĂ©pod d’arrivĂ©e ! J’ai passĂ© ces derniĂšres annĂ©es Ă  rĂ©soudre ce problĂšme plus qu’épineux, et j’ai enfin rĂ©ussi ! Il m’est maintenant possible de tĂ©lĂ©porter n’importe quoi n’importe oĂč. Bien sĂ»r, la distance reste un facteur contraignant, il m’est impossible, par exemple, de vous tĂ©lĂ©porter d’ici jusque sur Terre.

— Fascinant, murmura Eileen.

Elle s’approcha d’un pas vive vers la machine et l’examina attentivement dans le plus grand silence. Eileen avait toujours Ă©tĂ© la tĂȘte pensante de l’équipe, celle qui pouvait mettre au point d’imparables stratĂ©gies, celle qui pouvait aussitĂŽt comprendre le fonctionnement d’un engin complexe. Un jour, Eileen avait Ă©tĂ© capable de dĂ©monter et remonter une arme les yeux bandĂ©s, et cela sans mĂȘme l’avoir vu auparavant et en moins de temps qu’il n’en avait fallu Ă  Desmond pour citer ses caractĂ©ristiques. Sa mĂ©moire photographique et analytique leur Ă©tait souvent d’une grande aide, sans compter sur sa connaissance de la technologie Covenant qui Ă©tait sans Ă©gale (Ă  part le Docteur Halsey, bine sĂ»r). Plus d’une fois, Desmond s’était dit que, sans elle, ils seraient morts depuis bien longtemps.

— Professeur, intervint Desmond, vous avez parlĂ© d’une issue de secours en nous faisant descendre ici.

— Oh
 oui, je me souviens.

Le Professeur Amarak tendit alors la main vers le TĂ©lĂ©pod, et il fallut moins d’une seconde Ă  Desmond pour comprendre que ses craintes Ă©taient justifiĂ©es.

— Vous plaisantez, j’espùre.


__________


Eddy et ThĂ©o se relevĂšrent pĂ©niblement. Leurs muscles Ă©taient tendus, et leurs sens brouillĂ©s. Un sentiment fugace de dĂ©sorientation passa Ă  travers eux puis disparut aussi vite qu’il Ă©tait apparu. Une fois debout, ils regardĂšrent, silencieux, ce qui restait de la structure.

Le systĂšme Ă©lectrique avait sautĂ©, il Ă©tait donc difficile d’y voir quelque chose dans ce brouillard d’obscuritĂ© et de poussiĂšre. Mais cela Ă©tait amplement suffisant pour les Spartans. L’explosion de la grenade avait pulvĂ©risĂ© l’entrĂ©e du bĂątiment et fait s’effondrer le toit, fragilisĂ© par le tir du char Apparition. A la place, il ne restait plus qu’un tas informe de bĂ©ton armĂ© et de mĂ©tal noircit et dĂ©chiquetĂ©.

— VoilĂ  qui devrait leur clouer le bec pendant un moment, commenta ThĂ©o. Malheureusement, cela ne les retiendra pas longtemps.

ThĂ©o vĂ©rifia alors son fusil d’assaut et constata que le canon avait Ă©tĂ© tordu. Quant Ă  celui d’Eddy, un morceau de mĂ©tal s’était littĂ©ralement figĂ© dans la culasse.

— Et bien, je crois qu’on est bon pour un mano à mano, fit Eddy en rigolant.

— Dans ce cas, je te laisse passer devant, si tu le veux bien, considĂ©ra ThĂ©o.

Eddy Ă©mit un rire rauque avant de se retourner et de s’enfoncer dans le couloir d’entrĂ©e, ThĂ©o sur ses talons. Ils se dirigĂšrent vers l’ascenseur principal et descendirent au vingt-et-uniĂšme niveau. Une fois la grille mĂ©tallique relevĂ©e, ils empruntĂšrent une sĂ©rie de couloirs et entrĂšrent dans la salle des serveurs. LĂ , Ă  leur grande surprise, ils ne trouvĂšrent personne.

— Mais oĂč sont-ils passĂ©s ? fit bĂȘtement ThĂ©o. Eddy brancha la liaison COM commune Ă  l’équipe et articula :

— Desmond, Eileen, vous me recevez ? Donnez votre position, terminĂ©.

Des parasites brouillait toujours les canaux de transmissions.

— On vous reçois, finit par dire Desmond au bout d’un long moment. Rejoignez-nous au dernier niveau, je crois qu’on a trouvĂ© un moyen de s’échapper.

— Bien reçu, on arrive. Eddy, terminĂ©.

Une fois la liaison coupĂ©, Eddy fit demi-tour et entra Ă  nouveau dans l’ascenseur, suivit par ThĂ©o.

— Une sortie ? Comment ils ont pu trouver une sortie en se barricadant au dernier niveau ? C’est encore qu’ici !

Eddy appuya sur le bon bouton du panneau de contrîle et les grilles de l’ascenseur se refermùrent. L’engin crissa et se mit à descendre lentement dans les profondeurs.

— Je n’en sais rien, rĂ©pondit franchement Eddy. On verra ça sur place.

— En tout cas, je pense qu’au lieu de se planquer au fond du terrier, on devrait remonter Ă  la surface et se barrer le temps que les Covenants sont encore un peu sonnĂ© de notre surprise et qu’on dispose d’un petit avantage.

— Je suis d’accord, mais ce n’est pas toi qui commande cette unitĂ©, et encore moins moi. Estime-toi heureux d’ĂȘtre sous les ordres d’un officier comme Desmond, on aurait pu tomber sur pire.

— Tu as raison. (ThĂ©o marqua une pause, comme perdu dans ses pensĂ©es. Puis il ajouta :) Tu te rappelles les sĂ©ances d’entrainements sur Reach, il y avait ce gamin avec nous
 John. Il Ă©tait plutĂŽt bon pour mener les troupes.

— Oui, je me souviens de lui. Un bon gars, mais pas trùs bavard.

— Alors vous deviez bien vous entendre.

ThĂ©o entendit un grognement sur le canal, Eddy ne semblait pas avoir apprĂ©ciĂ© sa blague. ThĂ©o n’en fut que plus rĂ©jouit.

Enfin, l’ascenseur s’immobilisa et ils purent enfin sortir.


__________


Eileen trouvait le Professeur Amarak de plus en plus fascinant. Au fur et Ă  mesure qu’il dissertait sur les diffĂ©rents types de tĂ©lĂ©portation, de leurs paramĂštres et de leurs consĂ©quences, elle sentait s’emplir d’admiration pour un homme qu’elle connaissait Ă  peine. Sa maniĂšre de s’exprimer dĂ©bordait de joie et de passion, des sentiments qu’il savait parfaitement transmettre Ă  son interlocuteur par sa simple Ă©nonciation, son charisme. A cĂŽtĂ© d’elle, Desmond semblait ne pas saisir un moindre mot de ce que dĂ©versait le Professeur, elle sentait une pointe de lassitude et d’ennui en lui qu’elle arrivait Ă  distinguer en examinant les lĂ©gĂšres modifications de sa postures. Il commençait mĂȘme Ă  s’impatienter.

C’est Ă  ce moment prĂ©cis qu’Eddy et ThĂ©o firent leur entrĂ©e dans la piĂšce. Pile au bon moment.

Tout en regardant les deux nouveaux Spartans s’approcher d’eux, le Professeur ne semblait pas distrait le moins du monde et continuait son discours sur la tĂ©lĂ©portation.

— 
 Vous comprenez, les applications d’une telle science sont trĂšs nombreuses, et certaines peuvent mĂȘme se montrer Ă  la fois extraodrinaires et dangereuses, comme la possibilitrĂ© de remonter le temps. Oh oui, il ne faut pas jouer impunĂ©ment avec les lois de la physique, on ne fait pas toujours ce qu’on veut, ce qui par nature est inĂ©rant Ă  la nature mĂȘme de l’homme. De fait, cela ne le conduira qu’à des extrĂ©mitĂ©s dont il ne saura mesurer les consĂ©quences que trop tard. Ces applications sont bien trop dangereuses, et j’ai bien peur d’en ĂȘtre l’instigateur d’une certaine maniĂšre.

— Comment ça, que voulez-vous dire ? De quelles applications parlez-vous ? demanda Eileen, un peu perdue dans les diffĂ©rentes Ă©nonciations du Professeur Amarak. L’interĂ©ssĂ© n’eut pas le temps de rĂ©pondre, Eddy et ThĂ©o s’arrĂȘtĂšrent Ă  cĂŽtĂ© de Desmond qui sortit brutalement de son Ă©tat catatonique avant de dire :

— Ce n’est pas trop tît


— DĂ©solĂ© Chef, on est restĂ© boire un verre avec de vieux amis qui ne voulaient pas nous lĂącher la grappe, commenta ThĂ©o.

— Dites, vous n’auriez pas oubliĂ© quelque chose, rĂ©pliqua Desmond en remarquant les mains vides de ses partenaires. OĂč sont vos armes ?

Eddy et ThĂ©o semblaient un peu embarassĂ©s, mais ils n’eurent pas besoin de rĂ©pondre pour que Desmond comprenne leur mĂ©saventure. Celui-ci marmonna quelques paroles qu’ils ne purent comprendre tout en secouant lĂ©gĂšrement la tĂȘte. Puis, tranquillement, il leur expliqua le plan du Professeur Amarak. A peine avait-il eu le temps de terminer son exposĂ© de la situation qu’Eddy se braqua :

— J’espĂšre que tu plaisantes ?! La tĂ©lĂ©portation ! Attends, on ne sait mĂȘme pas si ce machin fonctionne correctement ! Imagine qu’il nous coupe en deux ou pire, qu’il ne remette pas tout Ă  la bonne place ?! Desmond s’approche d’Eddy et le toisa de quelques centimĂštres et dit :

— Soldat, ce n’est pas une suggestion, c’est un ordre.

Une nouvelle secousse fit trembler l’installation, durant un court instant, le sol sembla se dĂ©rober sous leurs pieds et les murs s’effacer en vibrations. Les Covenants forçaient l’entrĂ©e du complexe, il ne restait que peu de temps avant qu’ils investissent le complexe entier.

— Pas le temps de traĂźner ni de discuter, s’exclama Desmond. On prend le tĂ©lĂ©porteur en priant pour qu’il fonctionne.

— Chef, s’interpella Eileen, je vous rappelle que nous avons Ă©galement pour ordre de dĂ©truire cette installation.

— Oui, je n’ai pas oubliĂ©. Malheureusment, on a pas le temps de remonter dans la salle des serveurs activer l’autodestruction du complexe. Il va falloir trouver une autre solution.

— Il suffit de demander, s’exclama le vieux scientifique.

Les Spartans se tournĂšrent vers lui et affrontĂšrent son regard malicieux, le regard d’un gosse de dix ans prĂȘt Ă  faire une grosse bĂȘtise.

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Posté le : 17/04/2010


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